Pourquoi vos mots disent autre chose que ce que vous pensez vraiment – et ce que l’IA en fait sans vous le dire

Publié le Par Rédaction Elle adore
Pourquoi vos mots disent autre chose que ce que vous pensez vraiment – et ce que l’IA en fait sans vous le dire © Reworld Media

Pourquoi disons-nous « Pas de souci » ou envoyons-nous des mails limpides tout en pensant le contraire ? Entre cognition, politesse et IA, ce fossé redessine nos échanges.

Vous écrivez un mail que vous jugez limpide, on vous répond à côté. Au café, vous dites « Pas de souci ! » au serveur alors qu’intérieurement, vous bouillonnez. Ce décalage, on le vit tous : dire une chose et en penser une autre. La linguistique parle plutôt d’un fossé entre intention et expression, au croisement de la façon dont notre cerveau fonctionne et de ce que le langage permet réellement de faire.

Ce n’est pas uniquement une histoire de lâcheté ou d’hypocrisie. Même quand on veut être transparente, beaucoup de choses restent coincées entre la tête et les mots. Ce qui se passe dans cet espace flou intéresse autant les linguistes que les spécialistes de la cognition : il éclaire nos malentendus avec les autres, mais aussi avec les machines qui nous « écoutent ».

Dans nos têtes : pourquoi nous nous croyons plus claires que nous ne le sommes

Pour le philosophe H. P. Grice, ce que nous disons vraiment dépasse toujours le sens littéral de la phrase. Quand on lâche un « Je suis fatiguée » en fin de soirée, on donne une info biologique, mais on suggère aussi : « j’aimerais rentrer », « je n’ai plus envie de parler ». L’autre décode en piochant dans le contexte, la relation, les habitudes partagées.

Sur le papier, la situation se complique. Linda Flower décrit la plupart de nos premiers jets comme de la writer-based prose : un texte organisé autour de notre propre cheminement mental. Nous lisons alors ce que nous voulions dire, pas ce qui est écrit. Nancy Sommers a montré que les écrivaines expérimentées traquent justement ces « incongruities between intention and execution ».

Dire une chose, faire autre chose : politesse, face et formules toutes faites

Promesse, félicitations, excuses : certaines phrases changent la réalité sociale au moment où on les prononce. John L. Austin l’a montré dans Quand dire, c’est faire, et John R. Searle a détaillé le rôle de l’intention et des règles partagées. Erving Goffman parle de facework pour ces ajustements, complétés par les stratégies de politesse décrites par Penelope Brown et Stephen Levinson.

L’expression Pas de souci illustre bien ce jeu. À l’origine, le « souci » renvoie au problème à résoudre, pas forcément à l’angoisse. Aujourd’hui, cette formule figée s’est « pragmaticalisée » : elle ne décrit plus un état intérieur, elle sert à huiler l’échange. En disant « Pas de souci ! », on ne dit pas vraiment « je vais bien », on signale que l’action peut se faire sans drame, plus neutre qu’un « T’inquiète » ou un « Tranquille ».

Nos mots face aux machines : quand l’IA veut des intentions nettes

Alan Turing imaginait en 1950 un dialogue écrit où un observateur devait distinguer humain et machine à partir des réponses. Aujourd’hui, nos assistants vocaux et chatbots transforment une phrase floue en « intent » utilisable : quatre variantes de « il va pleuvoir aujourd’hui ? » deviennent une simple commande météo, la nuance liée à nos projets ou à notre humeur disparaît.

Des philosophes comme Gilbert Simondon parlent ici « d’actes de dialogue » automatisés : la machine ne traite pas une personne, elle classe une fonction. Jacques Ellul évoquait pour la parole humaine une « brume du discours » qui laisse de la marge. Quand les systèmes de langage traquent une intention unique derrière chaque phrase, ils installent une transparence des intentions loin de nos échanges ordinaires.

En bref

  • De H. P. Grice à Alan Turing, l'article relie malentendus et assistants vocaux pour expliquer pourquoi nous disons une chose et en pensons une autre.
  • Expressions figées comme « Pas de souci » et théories de Goffman et Brown-Levinson montrent comment le langage gère la face sans révéler nos émotions.
  • Gilbert Simondon, Jacques Ellul et la notion d'« intent determination » éclairent comment l'IA simplifie brutalement nos intentions, laissant hors-champ une partie de notre humanité.