J'ai vécu dans 5 pays avant 35 ans : ce chagrin invisible dont personne ne parle vraiment en public
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À 33 ans, après cinq pays et autant de cartons, le déménagement n’a plus le goût de l’aventure mais celui d’un vertige intérieur. Que se passe-t-il quand chaque départ interrompt la personne qu’on était en train de devenir ?
À 33 ans, fermer pour la cinquième fois un carton de déménagement n’a plus rien d’excitant. Le scotch hurle, l’étiquette « cuisine » est barrée puis réécrite, et déjà une question s’installe : qu’est-ce qui, cette fois, ne rentrera pas dans les boîtes ? Après cinq pays, la routine est rodée, mais quelque chose résiste encore, loin des formulaires et des valises.
Car derrière les visas et les billets d’avion, les conséquences psychologiques des déménagements répétés restent très peu dites. Dans un essai publié sur VegOut, l’auteur, qui a grandi entre São Paulo et Miami et vit aujourd’hui son cinquième pays, décrit un phénomène discret mais tenace : à force de partir, on ne pleure plus les lieux, on pleure la personne qu’on était en train de devenir là-bas. Et c’est là que l’histoire se complique.
Quand chaque déménagement archive une version de vous
Pour cet auteur, chaque départ agit comme un classement en boîte d’archive. Lisbonne, par exemple, c’est la femme qui faisait du pain le dimanche et apprenait à dire « com licença » avec douceur. À Berlin ou Nairobi, ce sont d’autres facettes, tout aussi réelles, stoppées net au moment du départ. La psychologie sociale parle de mobilité résidentielle : plus les lieux changent souvent, plus l’identité, les relations et le bien-être doivent se réajuster en urgence.
Les chercheurs en deuil évoquent aussi la perte du « monde supposé » : ce tissu de routines et de certitudes qui structure une vie. Le barista qui connaît votre commande, le raccourci dans le parc, le prénom qu’on crie quand quelque chose de drôle arrive. Quand on part, ce monde-là disparaît sans cérémonie. La littérature sur le deuil écologique montre que l’on peut aussi pleurer un paysage ou une ville qui portait une certaine version de soi, même sans catastrophe visible.
Cinq pays, cinq soi différents : un deuil que personne ne voit
La recherche sur l’Enfant de la Troisième Culture décrit ces personnes qui grandissent entre plusieurs mondes et finissent par développer une « troisième culture » bien à elles. Elles deviennent à l’aise partout, mais peinent à répondre à la question « D’où venez-vous ? ». L’auteur de VegOut résume ce sentiment en expliquant qu’il était « toujours légèrement faux pour la pièce dans laquelle [il] se trouvai[t] ». Chez les adultes qui enchaînent les expatriations dans la vingtaine et la trentaine, on observe un schéma proche.
À 33 ans, la solitude prend une forme particulière : des amis à Santiago, Lisbonne ou Bangkok, qui ne se connaissent pas entre eux ni ne partagent le même « chapitre » de vous. Personne ne détient l’histoire complète. L’essai utilise une image frappante : le corps continue d’avancer, mais la « documentation » de qui vous étiez dans chaque pays reste fragmentée. Comme un immeuble dont on aurait perdu les plans, on finit par ne plus trop savoir quels murs, en soi, sont vraiment porteurs.
Apprendre à garder toutes ces versions sans les fusionner
Face à ce morcellement, l’auteur décrit quelques gestes simples. D’abord, nommer chaque version de soi : la « moi de Bangkok » qui courait au bord du fleuve, la « moi de Barcelone » qui dînait à 22 heures. Ensuite, garder une pratique concrète de chaque endroit, comme la cuisson du pain de Lisbonne, non par nostalgie, mais comme continuité silencieuse. Il conseille aussi de cesser de faire du déracinement un personnage public : « J’ai vécu partout » est un fait, pas une personnalité, rappelle-t-il.
Dernier point, sans doute le plus dérangeant pour les grands mobiles : accepter, au moins une fois, de rester plus longtemps que prévu. L’auteur écrit : « Le chagrin n’est pas que vous êtes parti. Le chagrin est que vous étiez en train de devenir quelqu’un là-bas, et maintenant vous ne saurez jamais qui elle aurait été si elle était restée ». Entre les murs nus du nouvel appartement, cette phrase résonne comme le vrai prix du prochain départ.
En bref
- À 33 ans, après cinq pays et déménagements répétés, la narratrice raconte comment ces départs successifs ont façonné son identité et le sentiment d’appartenance.
- Elle évoque les conséquences psychologiques des déménagements répétés, entre deuils invisibles, écarts d’identité et solitude accrue dans une vie toujours en mouvement.
- Le texte esquisse aussi quelques façons de composer avec ces versions multiples de soi, en laissant volontairement dans l’ombre certains choix et renoncements intimes.
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