Votre langue maternelle façonne en secret votre cerveau : ces expériences bousculent tout ce que vous croyez penser

Publié le Par Rédaction Elle adore
Votre langue maternelle façonne en secret votre cerveau : ces expériences bousculent tout ce que vous croyez penser © Reworld Media

Du bleu russe aux horizons aborigènes, des expériences étonnantes bousculent nos certitudes. La langue oriente ce que nous voyons et pensons, sans tout à fait le laisser paraître.

Si je vous demande de mettre en ordre des photos d’un bébé, d’un adulte puis d’un vieillard, vous les alignerez probablement de gauche à droite. Pour des locuteurs aborigènes de Kuuk Thaayorre, en Australie, la séquence partira spontanément de l’est vers l’ouest. Même consigne, même images, schéma mental différent.

Cette petite expérience résume bien la question qui intrigue autant les scientifiques que les philosophes : la langue que nous parlons modifie-t-elle notre façon de voir le monde et de raisonner ? Les travaux récents répondent oui, mais avec nuance. Elle ne programme pas notre cerveau comme un logiciel, elle creuse plutôt des habitudes de pensée.

Langue et pensée : ce que disent philosophes et linguistes

Au milieu du 20e siècle, le linguiste Benjamin Lee Whorf défendait l’idée que les catégories de notre langue découpent la réalité et conditionnent notre expérience. En face, Steven Pinker a popularisé l’idée d’un code de pensée indépendant, le « mentalese ». Entre les deux, beaucoup constatent comme Maurice Merleau-Ponty que « nous nous donnons notre pensée par la parole ».

Platon décrivait déjà « la pensée » comme « un dialogue de l’âme avec elle-même ». Quand nous pesons le pour et le contre, nous le faisons avec des mots, même en silence. Ces mots ne sont pas neutres : Henri Bergson rappelait qu’ils sont des catégories générales qui simplifient nos états intérieurs, au risque d’aplatir leur singularité.

Des bleus russes au temps qui file d’est en ouest

Dans une étude menée à Stanford, des Russes devaient repérer lequel de trois carrés bleus différait des deux autres. Leur langue distingue deux mots de base, goluboy pour le bleu clair et siniy pour le bleu foncé. Ils répondaient plus vite quand la bonne réponse franchissait cette frontière lexicale, et l’avantage disparaissait dès qu’on occupait leur voix intérieure avec une autre tâche verbale.

Chez les Kuuk Thaayorre, étudiés par Lera Boroditsky et Alice Gaby, tout se décrit avec les points cardinaux : la tasse n’est pas à gauche mais au nord. Résultat, ces locuteurs savent en permanence où est l’est. Quand on leur demande de ranger des images du matin au soir, ils les alignent toujours d’est en ouest, quel que soit l’endroit où on les assied, alors que des anglophones suivent spontanément le sens de lecture, de gauche à droite.

Des sillons dans la tête, pas une prison mentale

Ces expériences illustrent ce que la relativité linguistique affirme dans sa version modérée : notre langue oriente l’attention et la vitesse de certaines opérations mentales. Lera Boroditsky résume en disant que « les formes de pensée disponibles pour les humains sont influencées par la langue particulière qu’ils parlent ». Le mot clé est « influencées » : pas « déterminées ». Guy Deutscher parle de sillons cognitifs plutôt que de cages.

Sur ce terrain, la politique rejoint la psychologie. George Orwell a imaginé la Novlangue pour montrer comment restreindre les mots, c’est restreindre ce qu’un peuple peut formuler. Victor Klemperer a observé comment le nazisme infusait sa vision du monde dans la langue courante. À l’inverse, le poète qui tord « les mots de la tribu », comme disait Stéphane Mallarmé, invente d’autres chemins pour penser et sentir.

En bref

  • Depuis le XXe siècle, Benjamin Lee Whorf et Steven Pinker s'opposent autour d'une question centrale : la langue que vous parlez influence-t-elle votre pensée ?
  • Des expériences sur les bleus russes et le temps orienté est-ouest révèlent comment certaines langues modifient la perception des couleurs, de l'espace et du temps.
  • Entre relativité linguistique, sillons cognitifs et manipulations politiques du langage, le texte esquisse une réponse nuancée à l'impact réel des mots sur nos pensées.