Cette grammaire invisible repérée dans 1 700 langues remet en cause ce qu'on croit savoir de la pensée
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Une récente étude sur 1 700 langues, menée par Annemarie Verkerk et Russell D. Gray, met au jour une grammaire invisible de l’humanité. Derrière ces 60 règles tenaces se joue une nouvelle façon de voir la pensée avant les mots.
Une phrase qui garde son verbe pour la fin, une autre qui le place d’emblée : passer d’une langue à l’autre donne l’impression de changer de réglage mental. Derrière cette diversité, des linguistes traquent une sorte de grammaire invisible de l’humanité. Une étude sur plus de 1 700 langues vient d’en tracer la carte.
Menés par Annemarie Verkerk et Russell D. Gray, les chercheurs ont passé au crible 191 universaux grammaticaux proposés depuis les années 1960, ces règles censées valoir pour toutes les langues. En contrôlant enfin l’ascendance des langues et leurs contacts, ils n’en retrouvent qu’environ un tiers, un noyau dur qui montre comment la pensée organise les relations avant les mots.
Une enquête planétaire qui bouscule les universaux grammaticaux
Dans une étude publiée dans la revue Nature Human Behaviour, Annemarie Verkerk, de l’Université de la Sarre, et Russell D. Gray, de l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutive, s’appuient sur Grambank, qui rassemble des données morphosyntaxiques pour plus de 2 400 langues. Chaque hypothèse d’universel est testée sur un sous-ensemble allant de quelques centaines à plus de 2 000 langues, un volume jamais atteint.
Les premières générations de typologues choisissaient surtout des langues très éloignées sur la carte, pensant ainsi éviter les apparentements. Sauf qu’une même famille peut s’être diffusée sur un continent entier, et des langues voisines s’influencent. L’équipe modélise donc explicitement arbres de parenté et géographie grâce à une analyse bayésienne spatio-phylogénétique. Avec ce filtre, environ 60 universaux seulement restent solidement appuyés, soit près de 31 %.
Ordre des mots et hiérarchies, piliers de la grammaire invisible
La majorité de ces survivants concerne l’ordre des mots. Un cas emblématique, déjà décrit par Joseph Greenberg, veut que les langues où la séquence de base soit sujet–objet–verbe utilisent presque toujours des postpositions, placées après le nom plutôt que des prépositions. L’étude montre que ce couplage apparaît et réapparaît indépendamment dans des familles sans lien direct, comme si les langues convergeaient spontanément vers certaines combinaisons stables.
D’autres universaux robustes sont dits hiérarchiques : ils décrivent l’ordre dans lequel une langue marque les participants d’un événement ou empile les affixes, certaines catégories étant presque toujours privilégiées avant d’autres. Ces contraintes rejoignent les travaux de Michael Hahn, Dan Jurafsky et Richard Futrell, qui ont montré sur 51 langues que les séquences réelles se situent très près d’un optimum d’efficacité, équilibrant effort de mémoire et risque d’ambiguïté.
Ce que cette grammaire cachée change pour l’écriture et la traduction
Avant même de choisir un mot, le cerveau semble poser un squelette de relations : qui fait quoi à qui, qui possède quoi, quelle information est déjà connue ou nouvelle. Écrire dans une langue donnée revient alors à dérouler ce schéma dans l’ordre qu’elle privilégie, pas dans celui d’une autre.
En traduction, c’est là que tout se joue. Une relative qui précède longuement le nom en mandarin, ou un adjectif placé après le nom en français, donne en anglais une phrase qui sonne comme une traduction si on aligne simplement les blocs. Les bons traducteurs reconstruisent d’abord la hiérarchie des rôles, puis redistribuent les éléments selon la séquence attendue par leurs lecteurs.
En bref
- En 2025, Annemarie Verkerk et Russell D. Gray testent 191 universaux grammaticaux sur plus de 1 700 langues, via la base mondiale Grambank.
- Leur analyse bayésienne révèle qu’environ un tiers des règles supposées universelles résiste, surtout autour de l’ordre des mots et des hiérarchies grammaticales.
- Cette grammaire invisible de l’humanité éclaire la manière d’écrire, de traduire et de modéliser le langage, tout en laissant planer des zones d’ombre.
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