Élevés sans arbitres dans les années 70 : cette génération a gagné un atout clé qui manque aux enfants d’aujourd’hui

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Élevés sans arbitres dans les années 70 : cette génération a gagné un atout clé qui manque aux enfants d’aujourd’hui © Reworld Media

Dans les années 70, une génération d’enfants réglait ses disputes sans adultes pour trancher. Ce terrain brut a laissé une empreinte étonnante sur leur façon de parler.

Sur une cour de récré des années 70, deux enfants se bousculent, ça crie, parfois ça pleure, puis ça se débrouille. Personne ne se précipite pour séparer les protagonistes, analyser les émotions ou imposer des excuses. Un peu plus tard, tout ce petit monde rejoue ensemble. Beaucoup de lectrices qui étaient des petites filles à cette époque reconnaissent ce décor : une enfance sans arbitres, où les disputes entre pairs se réglaient entre eux, faute d’adultes à l’horizon.

Ce moment où personne ne vient sauver la situation n’est pas anodin. Le psychologue Peter Gray, spécialiste du jeu libre, estime que les enfants y « apprennent à négocier avec leurs camarades, à gérer les désaccords » sans arbitre adulte. Les travaux de Markella Rutherford montrent qu’on attendait alors des enfants qu’ils règlent ce genre de frictions eux‑mêmes. Quand cette étape disparaît de l’enfance, c’est tout un style de communication directe qui a moins d’occasions de se construire.

Une enfance sans arbitres, laboratoire du parler vrai

Dans beaucoup de familles des années 60‑70, les après‑midi ressemblaient à ça : on quittait la maison après le goûter, on rentrait pour le dîner, entre les deux les adultes ne savaient pas toujours où l’on était ni avec qui. Les bandes d’enfants se formaient dans la rue, les cours d’immeuble, les terrains vagues, avec des âges mélangés et des règles bricolées sur place.

Dans ce décor, rester fâché trop longtemps avait un coût immédiat : plus de partie de foot, plus de cabane, plus de copines. Pour que le jeu continue, il fallait bien dire tu m’as fait mal, je n’aime pas quand tu fais ça, négocier, s’excuser parfois à contre‑cœur. Personne ne traduisait les émotions, ne reformulait les demandes. La compétence se forgeait à force de petits conflits quotidiens.

Un vrai effet de génération, pas juste de la nostalgie

Pour la sociologue Markella Rutherford, qui a étudié un siècle de conseils parentaux, le tournant se joue à partir des années 1980 : ce qui était vu comme autonomie commence à être interprété comme négligence. Les chercheuses en communication parlent alors d’effet de génération plus que d’effet d’âge, avec une culture des pairs forgée sans adultes très différente de celle des enfants élevés sous surveillance continue.

Quand des chercheurs mesurent aujourd’hui la parentalité hélicoptère, un des items est le fait pour des parents d’intervenir dans les disputes avec les camarades, jusqu’à l’université ou au premier emploi. Une méta‑analyse de 53 études portant sur plus de 46 000 jeunes adultes retrouve un lien net entre ce sur‑contrôle et une moindre confiance en sa capacité à se débrouiller, ainsi que des compétences de régulation émotionnelle plus fragiles.

Au travail, en couple, avec les enfants : ce que ça change aujourd’hui

Les enfants des années 70 sont devenus des quinquas et sexagénaires qui, bien souvent, posent vite les choses sur la table. En réunion, elles disent je ne suis pas d’accord sans préambule ; en couple elles préfèrent une discussion franche à des semaines de non‑dits.

Pour les parents d’aujourd’hui, l’enjeu n’est pas de rejouer les années 70, mais de laisser aux enfants un peu d’espace pour gérer leurs brouilles, en n’intervenant qu’en dernier ressort.

En bref

  • Dans les années 70, les enfants réglaient leurs disputes seuls, un contexte que Peter Gray et Markella Rutherford relient à un apprentissage social particulier.
  • Cet environnement sans arbitres, entre jeu libre et parents moins présents, semble avoir laissé des traces durables dans leur manière d’affronter les désaccords.
  • Aujourd’hui, ces “enfants des années 70” bousculent parfois collègues, conjoints et enfants avec leur parler vrai, révélant un décalage générationnel riche en malentendus.