Ce sacrifice silencieux de ces mères qui tenaient des familles entières pèse encore sur nous aujourd'hui

Publié le ParRédaction Elle adore
Ce sacrifice silencieux de ces mères qui tenaient des familles entières pèse encore sur nous aujourd’hui © Reworld Media

Elles ont bâti des foyers entiers dans la France des années 70-80, sans jamais nommer ce qu’elles y laissaient. Que faisons-nous aujourd’hui de cet héritage muet ?

Dans beaucoup de familles françaises, les albums photo racontent la même histoire : une femme au centre, souvent en tablier, qui tient tout. Elle se lève la première, prépare les petits-déjeuners, lance une machine, file au travail ou reste à la maison, puis enchaîne devoirs, repas, lessive, papiers, visites aux parents âgés. Des années 1970 aux années 1980, cette présence féminine a été la charnière discrète d’une société qui changeait vite, sans que l’on prenne vraiment la mesure de ce qu’elle donnait.

À l’époque, on parlait d’émancipation, de droit au travail, de progrès électroménager. On comptait les salaires, les mètres carrés, les crédits. Mais ce qui se passait dans la tête et dans le corps de ces mères restait hors champ. Le terme travail invisible existait déjà dans certains milieux militants, la notion de charge mentale commençait à être étudiée, pourtant elles n’avaient quasiment aucun mot courant pour dire l’usure, la colère ou la tristesse. Leur silence a laissé des traces.

Nos mères des années 70-80, colonne vertébrale silencieuse des familles

Dans une maison typique de 1982, la journée commence souvent par un réveil féminin avant l’aube et se termine par elle, bien après le coucher des autres. Beaucoup cumulent emploi et foyer, d’autres sont officiellement « femmes au foyer » mais travaillent tout autant. Dès 1981, l’Insee évaluait en France le travail domestique à 48 milliards d’heures par an, contre 41 milliards pour le travail rémunéré. Une grande partie de ces heures reposait sur les épaules des mères.

Pourtant, ce labeur n’était presque jamais nommé comme un travail à part entière. On parlait de dévouement, de nature féminine, de « bonne mère ». La fatigue se noyait dans des phrases comme « c’est normal, tu as choisi d’avoir des enfants ». Le non-dit était tellement partagé que « Le silence familial, le silence social, le silence institutionnel se répondent », analyse un éditorialiste cité par Mediapart. Tant que tout tenait, personne ne demandait combien cela coûtait vraiment à celle qui tenait.

Du travail invisible à la charge mentale : donner enfin des mots

Dans les années 1970, des militantes et des sociologues ont commencé à parler de travail domestique non rémunéré et de travail invisible. La Française Monique Haicault décrit alors cette « vie en deux » où les femmes doivent enchaîner emploi et maison, tout en gardant en tête chaque rendez-vous, chaque course, chaque vaccin. C’est la charge mentale : ce logiciel invisible qui tourne en permanence, bien avant que le mot ne circule dans les médias ou sur les réseaux sociaux.

Ce que nous avons hérité de leurs infrastructures et de leur silence

Nos vies reposent encore sur ce qu’elles ont construit : des routines, des réseaux d’entraide, une façon de faire tenir maison et famille qui paraît aller de soi. Mais, comme le dit une formule devenue virale, personne ne se soucie vraiment du fait que ces femmes qui tenaient des familles entières n’avaient pas les mots pour dire ce que cela leur coûtait. Nous avons hérité de l’infrastructure, et du silence qui l’accompagnait.

En bref

  • Dans la France des années 70-80, nos mères cumulent double journée, travail invisible domestique et silence sur leurs fatigue et détresse.
  • Le concept de charge mentale et les chiffres de l’Insee ou d’Oxfam éclairent aujourd’hui ce qu’elles ont porté sans reconnaissance ni langage.
  • Ce texte interroge l’héritage du silence transmis avec ces infrastructures familiales, entre fidélité à leurs sacrifices et envie de tracer une autre voie.